Hayat
La vie
Zeki Demirkubuz
Année : 2024
Pays : Turquie
Durée : 160 mn
Date de sortie nationale : 15/04/2026
VOST
Miray Daner, Burak Dakak, Cem Davran, Umut Kurt
« La vie reste un mystère si l’on ne demande rien. »
Riza, jeune orphelin, travaille comme boulanger avec son grand-père, un homme honnête et plein de sagesse, qui lui apprend que ses fiançailles avec Hicran viennent d’être rompues, sa promise s’étant fait la belle pour échapper au destin qui était le sien mais qu’elle n’avait pas choisi… Ce n’est pas tant la déception de la rupture – après tout, il ne l’avait vue que deux fois, cette inconnue rebelle – mais bien plus un sentiment diffus, entre incompréhension et culpabilité, qui va pousser notre héros à partir pour Istanbul, la ville aux vingt millions d’âmes, à la recherche d’Hicran.
Peu à peu, avec beaucoup de finesse et de délicatesse, cette quête de la disparue va permettre au réalisateur de nous offrir un portrait passionnant de la société turque actuelle, tracé par petites touches subtiles, au gré des rencontres essentiellement masculines de Riza : le tableau d’ensemble s’organise progressivement, se complète, s’enrichit, sans jamais tomber dans le stéréotype.
Hayat s’impose ainsi comme une œuvre ample et sensible, portée par un souffle poétique, oscillant entre rêve et réalité. Nous découvrons en profondeur une Turquie tiraillée entre modernité et valeurs traditionnelles, entre patriarcat et liberté. Le film n’est jamais univoque, il laisse au contraire une grande place au flottement, à l’incertitude, au doute… qui ouvrent au maximum le champ des possibles. Parfois on s’approche de ce personnage féminin enfui et on croit en saisir quelque chose de précis. Mais l’instant d’après, Hicran redevient une énigme. Tous ces hommes qui gravitent autour d’elle cherchent à lui assigner une place, parfois même à la conformer à leurs volontés, d’autres encore à éteindre chez elle la moindre étincelle de vie, à en faire un sujet de nature morte en somme. Au final, le personnage ne se laisse appréhender que dans les creux, entre les mots et les images, comme si l’homme, voué à ne rien comprendre à la femme, trouvait par là le seul moyen de la cerner. La comédienne Miray Daner interprète admirablement cette mystérieuse Hicran qui cherche tour à tour à se libérer de l’emprise patriarcale pour y revenir malgré elle, puis s’en éloigner à nouveau. Elle offre au personnage son regard qui ne se détourne pas, riche en émotions et néanmoins toujours énigmatique, parfois même équivoque.
Hayat pourrait être aussi un film sur l’amour, le mariage arrangé, sur les jeunes filles qui n’ont d’autre choix que de s’enfuir, mais c’est au final un film sur la Vie – c’est d’ailleurs la traduction française du titre –, avec son lot d’incertitudes, ses petits arrangements plus ou moins satisfaisants, ses doutes, ses joies… et toute la valeur que l’on veut bien lui accorder !
Lors d’un entretien, le réalisateur, Zeki Demirkubuz a livré ce témoignage sur sa manière d’aborder le cinéma : « Je fais des films avec mon cœur, c’est tout ce qui compte. Je fais des films avec ma colère contre la vie telle qu’elle est, contre le système. Le cinéma reste le seul à pouvoir exprimer les deux niveaux de la vie, en profondeur et en surface. Il est là pour nous aider à comprendre, à découvrir, pour répondre à des questions et nous en poser de nouvelles. Parfois, le cinéma me fait l’impression d’un ami chez lequel je découvre subitement les signes d’un comportement diabolique : c’est comme ça le cinéma, profond et ambigu. » Hayat, le premier de ses dix films à être distribué en France, est bien à l’image de ces propos, profondément engagé et sans compromis, tout en restant au plus près du sensible et de l’humain.

