Horreur bolloréale et matins bruns*


Le « grand » patron d’extrême droite Vincent Bolloré n’en finit pas d’absorber, racheter, digérer tout ce qui en France peut médiatiquement contribuer à imposer dans le débat public le « projet idéologique dont le pieux milliardaire porte fièrement les couleurs : restauration des valeurs millénaires de l’Occident chrétien et croisades sous-tendues par les fantasmes du grand remplacement » (Thierry Discepolo, Le Monde diplomatique 9/5/2025). Le monde de l’écrit et des médias (libraires, éditeurs, écrivains, journalistes…) a depuis longtemps commencé à alerter sur le danger Bolloré, qui compte bien user de toute la puissance de son empire pour favoriser la prise du pouvoir par les partis politiques qui prospèrent sur la misère, la peur, le déclassement social – et exaltent les valeurs aigres du repli identitaire, du racisme, de l’exclusion… Il s’est ainsi offert, via les sociétés qu’il contrôle : Vivendi, Havas, Prisma, Lagardère, Hachette, divers porte-voix éditoriaux : maisons d’édition (Fayard, Grasset…), titres de presse (JDD), points de vente de livres et de journaux (Relay), stations de radio (Europe 1, RFM), chaînes de télévision (Canal+) et de désinformation en continu (Cnews)… Liste non-exhaustive.
L’empire de Bolloré gagne petit à petit le cinéma.
D’abord par le biais de Canal+, chaîne télé instituée, au terme d’un accord privilégié de diffusion dans le cadre de la « chronologie des médias », comme « premier partenaire » du cinéma français. Une obligation d’investissement dans la production de films (sélectionnés par elle) qui rend la chaîne incontournable, ce qui n’est pas sans conséquences sur l’orientation – y compris idéologique – de la production. Et plus récemment en entrant à hauteur de 34 % dans le capital d’UGC – et prévoyant d’en détenir 100 % d’ici 2028. UGC, mastodonte vorace qui produit, distribue et exploite les films dans un parc de quelque 510 écrans en France, répartis sur une cinquantaine de multiplexes. UGC qui imposa au forceps le concept, dévastateur pour l’économie du cinéma, de la « carte illimitée » que vous avez peut-être dans votre poche, propice à l’abus de position dominante.

Et nous voilà le 11 mai 2026.
À deux jours de l’ouverture du Festival de Cannes, quelque 600 professionnels du cinéma de tous horizons publient dans Libération une tribune s’alarmant à juste titre de l’emprise grandissante de Vincent Bolloré, à quelques mois d’une échéance électorale déterminante. Piqué au vif – et sans doute poussé aux fesses par son actionnaire « de référence » –, Maxime Saada, ci-devant Directeur général de Canal+, réplique le dimanche 17 mai en annonçant qu’il souhaite que son groupe cesse illico de travailler avec les signataires de ladite tribune. Sa réaction brutale, renouant avec la sinistre pratique de la liste noire, vaut confirmation instantanée de toutes les craintes exprimées dans la tribune. Et tandis que le nombre de signataires bondit quasi instantanément de 600 à 3000 (dont quelques pointures internationales solidaires, mais bizarrement peu de « stars » françaises), on observe avec intérêt la valse-hésitation des institutions et organisations professionnelles du cinéma français, qui s’efforcent de louvoyer, temporiser, appeler à la retenue. On entend les tergiversations inconfortables des cinéastes reconnus qui rechignent à ne serait-ce que mordiller la main qui les nourrit. On écoute avec ahurissement les auteurs et interprètes de tel film sur le martyr de Jean Moulin asséner que le combat du résistant, parangon de la lutte collective contre le nazisme, fut avant tout individuel et dépolitisé. On lit que telle réalisatrice n’a pas signé la tribune « parce que c’était comme un procès d’intention » – alors qu’avec Bolloré, on a largement dépassé le stade des « intentions » : cf Cnews, Europe 1, le JDD, Grasset… ou que tel ou telle souhaite retirer sa signature, apposée dans un moment d’égarement, « sans avoir lu le texte ». Bref : il y a du tangage dans l’entrepont.
Soyons clairs : il n’y a pas trente-six positions à tenir.

Unis comme les trois mousquetaires des dix doigts de la main, les cinémas Utopia persistent et signent, en solidarité évidente avec les lanceuses et lanceurs d’alerte mis au ban par Maxime Saada. Mais aussi en cohérence avec un travail de fond mené depuis toujours (50 ans !) contre tout ce que représente Bolloré, qu’il s’agisse de son idéologie mortifère ou de sa position de magnat tout puissant (on rappelle qu’Utopia s’est en son temps constitué « contre la domination des trusts »).

« Je préfère être un cochon décadent plutôt qu’un fasciste. » (Porco Rosso, Miyazaki 1992)
Au programme du Rassemblement Front National, dont Bolloré appelle de ses vœux l’accession au pouvoir, figure en bonne place et depuis longtemps le démantèlement du Centre National du Cinéma (plusieurs amendements ont été déposés en ce sens par les députés RFN ou UDI ces derniers mois). Affectant de croire que le cinéma français vit sous perfusion d’argent public et diffusant massivement ce mensonge éhonté**, les tenants de la préférence nationale et de la remigration espèrent surtout anéantir ce qu’ils perçoivent comme des nids d’opposants politiques. Ils surfent confortablement sur le populisme de bas étage diffusé dans les foyers par la voix de Son Maître Cnews : bla-bla-bla petits films non-rentables, bla-bla-bla népotisme, bla-bla-bla idéologie « woke », bla-bla-bla entre-soi islamo-gauchisant… Ils font d’une pierre deux coups : non seulement la disparition du CNC privera instantanément de capacités de production un grand nombre de créateurs, toutes obédiences confondues, mais c’est réellement tout un écosystème, garant d’une nécessaire diversité, qui sera balayé, laissant toute latitude aux groupes (parmi lesquels ceux détenus par Bolloré) pour installer sur ce champ encore un peu préservé leur domination sans partage.

Pourtant, tout cela ne sera rien ou pas grand-chose – notre combat n’est évidemment pas la préservation corporatiste d’un petit pré-carré cinéphilique. L’attaque contre le cinéma, la charge contre l’audiovisuel public, pour dévastatrices qu’elles soient, ne sont que des symptômes, ayant valeur d’exemple de ce que nous promet le projet du Rassemblement Front National, adoubé par Vincent Bolloré : la violence contre les populations les plus fragiles, la décomplexion de tous les racismes, de l’antisémitisme, la destruction de la protection sociale, la ségrégation comme modèle de société, le retour des bonnes vieilles valeurs paternalistes, ultra-catholiques, légitimistes, la pérennisation du scepticisme climatique, la mésinformation et la désinformation tous azimuts… Les exemples récents des politiques mises en œuvre avec fracas par les Trump, Bolsonaro, Meloni, Orban, Milei… laissent assez peu la place au doute quant à ce que l’avenir nous réserve. Au-delà de l’empire médiatique Bolloré, qui a vocation à leur préparer le terrain, c’est bien là que se porte notre inquiétude.

Vous pouvez consulter le remarquable travail d’information du collectif Désarmer Bolloré :

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