Hanna Arendt
Réalisation : Margarethe VON TROTTA
Casting : avec Barbara Sukowa, Axel Milberg, Janet Mcteer, Julia Jentsch
Scénario : Scénario de Pam Katz et Margarethe Von Trotta
Récompenses : Prix du Jury, Prix du Public et Prix du Jury Etudiant, Festival du film d’histoire de Pessac 2012
Type de film : Fiction
Pays : Allemagne
Année : 2012
Durée : 113 mn
Version : VOST
Jeune Public : Oui
Quelle aubaine (en particulier pour les profs de philo et d’histoire !) que ce film lumineux pour tous ceux qui tentent de comprendre le présent par l’éclairage du passé, ou de saisir une pensée en marche, et ses applications dans la réflexion sur ce qui se passe autour de nous. Pas fastoche de transcrire au cinéma une pensée en train de se construire : cinéma et philosophie ne font pas forcément bon ménage, le premier étant par essence l’art des illusions que la seconde s’obstine à démonter… Et pourtant Margarethe Von Trotta réussit, en s’attachant à un épisode bien précis de sa vie, à dérouler en images ce qui fut probablement le plus riche travail de réflexion de la célèbre philosophe Hannah Arendt.
Situons le cadre. Nous sommes en 1961, Hannah Arendt est, depuis près d’une décennie, une philosophe reconnue aux Etats Unis où elle enseigne et où elle a publié un des sommets de son œuvre, Les Origines du Totalitarisme. Elle parle en connaissance de cause puisque, jeune étudiante juive, elle a fui l’Allemagne et a transité par le camp d’internement de Gurs, cette antichambre des camps de concentration si bien tenue par la maréchaussée française, avant de réussir à prendre en 1941 un bateau pour les USA via Lisbonne. Elle a donc échappé de peu à la persécution nazie, et a été profondément affectée par l’allégeance faite au parti national socialiste par son ancien mentor et amant Martin Heidegger (qu’elle soutiendra malgré tout lors de son procès après la guerre). En 1961, le journal Le New Yorker la sollicite pour aller couvrir à Jérusalem le procès du nazi Eichmann : elle devra réaliser un reportage en cinq parties, qui seront par la suite réunies dans un ouvrage. Un défi pour Arendt qui va se trouver replongée dans l’horreur et confrontée à l’incarnation du mal absolu, à un des acteurs majeurs du génocide. Et celui qu’elle découvre dans le box des accusés n’est pas le monstre attendu, ivre d’une idéologie meurtrière, mais un médiocre petit fonctionnaire qui s’exprime avec maladresse et se défend minablement en se retranchant derrière l’obéissance aux ordres de ses supérieurs dans la machine totalitaire du Reich. C’est ainsi qu’Arendt se convainc et construit sa célèbre théorie sur la banalité du mal : les grands systèmes de répression totalitaires sont bien sûr nourris par des idéologies folles conçues par des esprits malades mais n’existent que par la servilité, la lâcheté, l’absence totale de volonté et de pensée critique de milliers d’agents zélés du système. Les théories d’Arendt dérangent car, dans l’esprit de ses détracteurs, elles contribuent à relativiser la responsabilité d’Eichmann. Elle se met définitivement à dos l’opinion israélienne et juive américaine et se coupe de ses plus proches amis en soulignant – oh scandale ! – le rôle ambigu de certains dignitaires juifs qui ont cru échapper au pire en collaborant partiellement avec le régime nazi…
Ce qui est passionnant dans le film, au-delà de la retranscription fidèle d’un épisode historique, c’est bien de voir comment cette pensée se construit au fur et à mesure que le procès avance. Margarethe Von Trotta mêle pure fiction et images d’archives saisissantes, utilisant en particulier les vrais témoignages d’Eichmann, enregistrés à l’époque (des images qu’on avait pu découvrir dans le formidable documentaire d’Eyal Sivan et Rony Brauman, Un Spécialiste).
Reconstituant par des flash-back – évoquant notamment la relation avec Heidegger – la personnalité complexe de la philosophe, remarquablement incarnée par Barbara Sukowa, le film brosse donc le beau portrait d’une femme hors du commun tout en éclairant d’une lumière originale la grande histoire du monde et de la pensée. Quant à l’actualité de ce concept de banalité du mal, est-il besoin de préciser qu’elle est brûlante ?



