Silent Friend
Ildiko Enyedi
Année : 2025
Pays : Allemagne, Hongrie
Durée : 147 mn
VOST
Tony Leung, Léa Seydoux, Luna Wedler, Enzo Brumm, Marlene Burow
On n’avait plus vu, depuis le merveilleux Le Songe de la lumière du cinéaste espagnol Victor Erice (en 1992 tout de même !), une aussi belle représentation d’un arbre au cinéma. L’arbre, ce vivant immense, majestueux, enraciné, immobile… qui, à l’échelle d’une existence humaine, semble éternel. Au centre de Silent friend, et des quasiment cent ans que couvre le récit en trois volets de ce film envoûtant, un ginkgo biloba – « arbre aux quarante écus » venu de Chine où il est un symbole de maternité, célébré pour la beauté de son feuillage, pour son exceptionnelle longévité (une centaine de ses spécimens ont plus de mille ans…), ainsi que pour de supposées vertus médicinales. Le ginkgo qui nous occupe, notre héros imposant et discret, a été planté en 1832 dans le parc botanique de l’université de Marbourg, au centre de l’Allemagne. Cet arbre bientôt bicentenaire a-t-il une forme d’intelligence, de rapport au monde extérieur et à ses soubresauts ? C’est le mystère que trois personnages, à trois époques différentes, vont tenter de percer.
Il y a tout d’abord Grete. En 1908, elle est la première femme à postuler à la célèbre université, en section botanique. Les vieux mandarins, fort peu enclins à féminiser leurs amphithéâtres, enchainent les questions pièges et les allusions graveleuses sur la sexualité débridée des plantes (lesquelles sont pionnières du polyamour frénétique…) pour la déstabiliser, mais Grete ne s’en laisse pas conter. Notre ginkgo la voit évoluer et s’affirmer dans ce monde d’hommes, se passionner pour la photographie, aller de découverte en découverte…
En 1972, en plein flower power qui exalte plus que jamais les valeurs de la nature, c’est un jeune étudiant a priori assez peu porté sur le végétal (quoique fils d’agriculteur) dont notre arbre observe la mue : par amour pour une belle et ambitieuse botaniste, le garçon va s’intéresser d’abord timidement aux plantes puis se laisser captiver par les réactions d’un géranium face aux aléas du monde extérieur…
C’est enfin un neuro-physicien chinois, M. Wong (Tony Leung, échappé de la filmographie de… « Wong » Kar-wai), qui arrive en 2020 à Marbourg pour donner une série de conférences sur le fonctionnement cérébral des nouveaux-nés. Surpris par l’épidémie de Covid, confiné, isolé dans l’université vide avec pour seul compagnon le gardien taciturne du parc, M. Wong entreprend des expériences sur le vénérable ginkgo, aidé à distance par une biologiste française (Léa Seydoux).
Grand, beau, apaisant, porté par une mise en scène délicatement adaptée à chaque époque (splendide noir et blanc pour le début du siècle, couleurs sépia délavées pour les années 1970, images minérales et numériques pour le XXIe siècle), Silent friend est une fascinante réflexion métaphysique sur notre relation négligée au végétal et au cosmos, sur notre finitude, sur le sens de la vie – tant il est certain que l’humanité, d’autant plus éphémère qu’elle travaille assidûment à sa perte, passera inévitablement le relais du vivant à d’autres espèces après son bref passage dans l’univers. La grande cinéaste hongroise Ildiko Enyedi, trop méconnue malgré un film sidérant sur l’animalité et l’amour (Corps et âme récompensé d’un Ours d’Or au Festival de Berlin en 2017), poursuit avec ce précieux bijou son exploration d’un cinéma onirique et philosophique qui n’appartient qu’à elle.

