dimanche 25 octobre 2026 à 20:51

Du fioul dans les artères

Réalisation : Pierre Le Gall
Casting : Alexis Manenti, Julian Świeżewski, Mohamed Makhtoumi, Oudesh Rughooputh
Scénario : Pierre Le Gall, Camille Perton, Martin Drouot
Récompenses : Festival de Cannes 2026 : Semaine de la critique – Queer Palm révélation


Type de film : Fiction
Pays : France, Pologne
Année : 2026
Durée : 90 mn

Sortie nationale : 02/12/2026

Parfois, un film est tellement chouette qu’un jury Cannois décide de créer spécialement pour lui un nouveau prix, « taillé sur mesure », pour mieux le distinguer dans le flot des œuvres à récompenser ! C’est ce qu’a fait le fantastique jury de la Queer Palm 2026, en décernant un tout nouveau prix « Découverte » à Du fioul dans les artères de Pierre Le Gall. Et pour une découverte, c’en est une, de taille ! Pas si fréquent qu’un premier long métrage nous embarque et nous bouscule à ce point, par sa maîtrise et sa douceur. On s’immisce dans le quotidien d’un routier nommé Étienne. Sa vie, c’est la route – et même l’autoroute. De loin en loin, au détour d’une pause, il s’autorise une partie de jambes en l’air dans un sous-bois en bordure d’une aire de repos, mais guère plus car il n’y a pas le temps, et même quand il y a un peu de temps, souvent la fatigue l’emporte. Un jour, il croise le chemin d’un camionneur polonais nommé Bartosz, son cœur s’emballe et ses certitudes vacillent…

Quel plaisir de voir un film sur les camionneurs et camionneuses, travailleurs de l’ombre, indispensables au bon fonctionnement de notre société. Cette communauté de travailleurs, certains habités d’une passion peu commune, parfois transmise de génération en génération, n’a pas beaucoup existé dans les fictions de cinéma. Nous avons bien sûr une petite pensée pour Camionneuse, le joli documentaire de Meryem-Bahia Arfaoui programmé l’année dernière… Du fioul dans les artères témoigne de leur quotidien avec justesse : on suit les journées à rallonge, les nuits en couchette, les déchargements dans les entrepôts, les repas dans les restos routiers, la douche dans les stations service… Bref, on ressent à quel point le métier use et contraint ses salariés à passer très peu de temps avec leurs proches. Camions et routes auraient pu être synonymes de road movie, mais ici il n’en est rien. La route, parce qu’intensément liée au travail et à une démarche de rendement, ne rend pas plus libre. Heureusement, l’émotion des regards et des gestes entre Étienne et Bartosz font oublier la dureté du labeur, et les corps qui s’enlacent nous réchauffent le cœur. Le protagoniste principal est interprété par Alexis Manenti, un acteur qu’on adore et qui, d’un geste, d’une posture ou d’un regard, rend instantanément crédible n’importe quel personnage, dans n’importe quelle situation – qu’il soit flic (Les Misérables de Ladj Lu), berger taciturne (Le Mohican), avocat d’affaires (L’Étrangère), chauffeur de la RATP romantique (Le Ravissement), éduc’ spé (Dalva)… et camionneur amoureux, donc. Non seulement il nous offre une interprétation précise et intense, mais l’alchimie entre les deux acteurs fonctionne à plein : Julian Swiezewski, qui incarne Bartosz, livre lui aussi une performance d’un naturel incroyable. On est épaté par l’intelligence de Pierre Le Gall, qui – c’est le genre de détail qui fait la différence – veille à ne pas invisibiliser les rares femmes au sein de cette industrie, souvent en butte au sexisme de leurs collègues hommes. Enfin, il faut dire quelques mots sur la magnifique photographie du film, signée Antoine Cormier – notamment les plans de nuit. Qui aurait pu croire que l’on dénicherait la beauté dans les infrastructures sidérurgiques lumineuses du littoral du nord, ou dans les théories de hangars des banlieues industrielles ? Et pourtant… c’est bien ce décor qui sert d’écrin, improbable, à une romance comme le cinéma nous en offre trop rarement, façon « Brokeback asphalt », sidérante de beauté. Et si on peut vous conseiller une dernière chose : allez voir sur Arte.tv le court-métrage qu’a co-écrit Pierre Le Gall : Les Belles cicatrices réalisé par Raphaël Jouzeau, présenté en sélection officielle de Cannes 2024.